Une enfant du siècle

"Alors s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse" (Alfred de Musset, La confession d'un enfant du siècle, 1836)



Le titre de ce blog est visiblement inspiré de La confesssion d'un enfant du siècle d'Alfred de Musset. Musset décrit une société où les artistes n'ont pas leur place, où l'on impose un ordre moral, un monde avide de réussite sociale et d'hypocrisie. Devant le constat de son époque, il expose une génération refusant le passé, affichant une incertitude face à l'avenir et présentant un certain dégoût du présent. Tout comme Musset, il semble que je sois atteinte de la même maladie, la maladie du siècle. Musset a eu la chance de vivre au 19e, le siècle du romantisme, de la révolte des dandys, le siècle des grandes inventions et des grandes opportunités. Moi, malheureusement, je suis témoin de la fin des -isme, des révoltes financées par la CIA, des petites inventions, des petites occasions.

Je ne peux pas dire pour l'instant ce que contiendra ce blog . Les mots littérature, cinéma, art, dandysme, alcool, oisiveté, décadence seront, je l'espère, les plus récurrents.

Je pense

comme François Truffaut que les films sont plus harmonieux que la vie

comme Serge Gainsbourg qu'il faut connaître ses limites et aller au-delà

comme Man Ray, qu'il faut être détaché mais pas indifférent

comme Coco Chanel que le luxe ce n'est pas le contraire de la pauvreté mais celui de la vulgarité

comme Jacques Rigaut que le meilleur livre de chevet c'est un revolver

À part ça...

Aurait pu avoir une carrière brillante en tant que prof de fac mais à tout balancé.

Observe le monde parfois avec émerveillement, souvent avec dégoût.

Aristocrate dans l'âme.

Signe distinctif: une tendance naturelle à vomir sur ses congénères.

Tous les textes sont signés Marie-Christine Breault.

Réflexions autour de The Thin Red Line de Terence Malick et Platoon d’Oliver Stone.

[…]Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

[…]Nature, berce-le chaudement: il a froid

[…] Les parfums ne font pas frissonner sa narine;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Le dormeur du Val (1870), Arthur Rimbaud

En revoyant Platoon d’Oliver Stone (1986) j’ai pensé à trois choses : 1) The Thin Red Line (1998), de Terence Malick est un grand film ; 2) The Thin Red Line se différencie du film de guerre traditionnel (Platoon en étant l’exemple parfait) en imposant un temps mythique par opposition au temps historique qui domine généralement ce genre cinématographique ; 3) Rimbaud. Quelques explications s’imposent.

I- Définition du temps mythique et définition du temps historique

Dans son livre, Le sacré et le profane, Mircea Eliade définit le temps mythique comme un lieu dominé par un espace sacré. L’espace sacré adopte une structure « réversible » et « circulaire » La réversibilité provient de la répétition des rites qui « réactualisent les événements du temps mythique » et qui permet à ce temps d’être circulaire puisque l’on revient toujours à l’origine de l’événement sacré. L’espace sacré est représenté par la nature qui acquiert une valeur religieuse grâce à ses éléments. Le ciel, les eaux et la terre occupent une place privilégiée parmi ceux-ci. Le ciel, pour Eliade, est le lieu des dieux, de l’éternité, de l’âme et de la transcendance. Il est impossible de le dissocier de l’expérience religieuse. Eliade pense que « le symbolisme des eaux implique aussi bien la mort que la renaissance » et il associe le contact avec l’eau à l’idée de «régénération». Finalement, il évoque la terre en utilisant le terme « terra mater » c’est-à-dire la terre-mère qui engendrerait les humains. Le comportement rituel et la présence d’une nature divine permettent de développer une pensée spirituelle à l’intérieur du temps mythique.

Le temps historique, quant à lui, adopte une forme linéaire (en opposition à la structure circulaire du temps mythique). Il s’inscrit dans une chronologie exacte et fixe (chaque fait correspond à une date, une époque, un lieu, des individus). Le temps historique, est par définition, irréversible puisque l’Histoire est conçue comme le récit successif de faits qui ne se répètent pas. L’espace profane est celui qui domine le temps historique. Ce dernier est le lieu de la désacralisation de la nature et de l’envie de l’homme de la dominer. En parlant de l’homme moderne, Eliade tient les propos suivants:

[…] il se reconnaît uniquement sujet et agent de l’Histoire, et il refuse tout appel à la transcendance. […] L’homme se fait lui-même […] Le sacré est l’obstacle par excellence devant la liberté. […] Il ne sera vraiment libre qu’au moment où il aura tué le dernier dieu.

La pensée spirituelle du temps mythique n’est plus possible dans le temps historique car la désacralisation de l’espace, par l’homme moderne, mène à la réflexion idéologique (dans le sens marxiste du terme) reflétant l’ensemble des idées ou des doctrines propres à une époque ou à une société. Cette pensée idéologique est la conséquence logique d’un individu qui croit « qu’il se fait lui-même ». Il place les idées au premier plan car elles proviennent de son esprit.

Je sais, je n’ai toujours pas parlé de cinéma mais j’y arrive…

II-Le modèle typique de la représentation du temps historique dans le film de guerre : Platoon (1986) d’Oliver Stone

Platoon, d’Oliver Stone, représente un temps historique tout d’abord par l’importance accordée au temps linéaire. Dès le début du film, on inscrit une date et un lieu de manière extrêmement précise: « September 1967, Bravo Compagny, 25th Infantry somewhere near the Cambodian border ». Par la suite, on répète ce procédé en indiquant clairement l’arrivée du nouvel an ainsi que le lieu d’une embuscade. Plus frappant encore, les soldats procèdent au décompte des jours qu’ils leurs restent à faire au Vietnam. L’un rentrera au pays en mars, l’autre en avril, pour certain il faut tenir encore 92 jours. Ce décompte, presque obsessionnel (répété à de nombreuses reprises pendant le film) témoigne d’un désir de s’inscrire dans un temps précis, chronologique qui comporte un début et une fin. La réversibilité et le mouvement circulaire du temps mythique n’existe pas dans ce temps historique. Les personnages poursuivent une ligne droite (symbolisé par l’avancement perpétuel dans la jungle), dépourvue de formes rituelles abolissant ainsi la perspective d’un « éternel retour ». Dans Platoon, on se trouve dans un monde profane. La désacralisation de la nature en est la première cause. En effet, dans le film de Stone, la nature perd son sens religieux. Elle est cruelle et hostile envers l’homme. Le ciel, les eaux et la terre ne possèdent plus une essence mythique. Le ciel devient le lieu de la pluie torrentielle ou le point de départ du déversement de napalm, il n’est plus l’origine de la lumière (toutes les scènes, à l’exception de celle du village vietnamien, sont dominées par l’obscurité). Les eaux sont associés à la malaria tandis que la terre est peuplée d’animaux plus menaçants les uns que les autres (fourmis rouges, serpents, sangsues, etc.) et tous associés à un danger pour l’homme. Les soldats, dans Platoon, détruisent la nature (ils brûlent les villages ancestraux, dévastent le paysage avec le napalm, exterminent les insectes), et par la même occasion effacent toute présence divine. La réflexion, dans Platoon, est d’abord et avant tout, idéologique. Afin d’avoir un discours idéologique, il est nécessaire que le spectateur puisse s’identifier à un ou à plusieurs protagonistes afin d’adhérer à son message. Ce processus, dans Platoon, passe par le personnage de Chris. L’ensemble de la narration est effectué par ce dernier. Le spectateur se situe directement par rapport à son point de vue puisqu’il raconte les différents événements. Ce rapport privilégié avec un personnage permet au spectateur d’acquérir un maximum d’informations sur cet individu (on sait qu’il a quitté l’université afin de s’engager comme volontaire, qu’il provient d’un milieu bourgeois, qu’il écrit à sa grand-mère, etc.). De plus, Chris ne s’interroge pas sur des éléments spirituels mais bien sur des questions d’ordre sociales ou politiques (il se demande pourquoi les pauvres font la guerre pendant que les riches sont planqués aux État-Unis, pourquoi les hommes comme Barnes sont protégés par l’armée tandis que ceux comme Elias meurent, pourquoi l’Amérique se bat au Vietnam, etc.). Le film se conclue par la voix-off de Chris : « We didn’t fight the enemy, we fight ourselves and the enemy was in us ». « L’ennemi était en nous », phrase révélatrice d’une idéologie arrivant à la conclusion que l’Amérique était en guerre contre elle-même, contre ses propres démons. L’absence de l’ennemi (dans Platoon, il est toujours caché ou apparaît comme une ombre) appuie ce discours.

III-Une nouvelle représentation du temps dans le film de guerre: le temps mythique dans The Thin Red Line (1998) de Terence Malick.

The Thin Red Line, à l’opposé de Platoon, est un film qui montre la guerre de façon nouvelle car il impose un temps mythique de plusieurs manières. Premièrement, la structure du film de Malick adopte l’organisation du temps mythique. La réversibilité, dont parle Mircea Eliade, s’illustre dans la division narrative de The Thin Red Line. Le film montre aussi bien au spectateur les rites de la compagnie Charlie : le retour à l’origine (la première séquence sur l’île rappelant les origines d’un monde archaïque), le rite guerrier (le corps qui entre en transe), le rite de la renaissance (le plan de Witt dans l’eau après sa mort) que l’expression de rites semblables chez l’ennemi: le retour à l’origine (le soldat japonais nu en position fœtale), rite guerrier ( la transe des soldats japonais dans le village), la renaissance (la voix du soldat japonais mort). L’ennemi participe à un temps mythique semblable à celui du guerrier et c’est ici que repose la réversibilité, dans la répétition de phénomènes ancestraux qui structure un temps circulaire voire cyclique.

Deuxièmement, l’espace sacré domine le film de Malick par la présence d’une nature divine. Dès la première séquence, le spectateur se retrouve plongé dans le monde mythique (la présence du crocodile évoquant le monde des dieux, les chants mélanésiens, la lumière qui pénètre la nature). Tous les éléments énumérés par Mircea Eliade (le ciel, les eaux et la terre) remplissent une fonction mythique dans The Thin Red Line. La lumière, tellement importante dans le film de Malick, (elle traverse le champ de bataille, éclaire les corps guerriers) provient du ciel et de part son esthétique, on peut facilement la qualifier de divine. Pendant la séquence qui se déroule au village occupé par les japonais, l’un des soldats américains montrent le ciel à un soldat ennemi agonisant. En fait, il lui montre sa future destination, le ciel symbolisant l’éternité et le monde des dieux. Les eaux sont le lieu de l’origine, de la mort et de la renaissance. Lieu d’origine parce que tout le film se déroule sur une île et que l’île est « l’image exemplaire de la création» puisque qu’il s’agit de l’émergence de quelque chose parmi le chaos (les flots). L’eau est aussi étroitement lié à la mort dans le film de Malick (le sang d’un soldat se même à l’eau d’un ruisseau, le corps d’un soldat mort descend une rivière) comme si le défunt avait besoin d’effectuer un passage dans l’eau afin d’être purifier. La première image qui suit la mort de Witt est un plan de ce dernier en train de nager sous l’eau avec les Mélanésiens. L’eau devient le symbole d’un autre monde, de la renaissance dont parlait Eliade. La terre, quant à elle, occupe ici sont rôle de terre-mère grâce à la relation qu’elle entretient avec les différents personnages. Elle est comme le cordon ombilical entre l’individu et son origine. Qu’il s’agisse du jeune soldat qui effleure une feuille du bout des doigts au combat, de l’échange d’un regard entre un blessé et un iguane ou de Witt traversant un paysage providentiel, la terre semble en étroite harmonie avec l’être humain, elle semble être en lui et lui en elle. Ils partagent une force invisible.

Le temps mythique est aussi celui du rituel. On a évoqué plus tôt les nombreux rituels qui prennent place dans The Thin Red Line. Il semble nécessaire de revenir sur deux d’entre eux primordiaux dans la définition d’un temps mythique: le rituel guerrier et le rituel du sacrifice. Le rituel guerrier est caractérisé, dans le film de Malick, par une transformation qui s’opère dans le corps du soldat avant le combat. Par exemple, un des soldats, avant d’attaquer le bunker japonais, entre dans une sorte de transe (son corps tremble, son visage se tord, sa respiration est irrégulière). Ce rituel guerrier est profondément relié à une représentation du temps mythique car il incarne une force et un retour vers une pulsion primitive qui le ramène à une origine d’ordre mythique. Witt accomplit un rituel de sacrifice dans The Thin Red Line.Il s’agit bien d’un sacrifice car il se donne en offrande. Cet abandon délibéré à la mort (Witt choisit de mourir en pointant son arme en direction des soldats japonais) peut donner lieu à différentes interprétations. On en retiendra deux. Tout d’abord, on peut croire qu’il décide d’effectuer un rite de passage vers une renaissance. Son sacrifice le mène dans un autre monde (celui qu’il évoquait à Welsch) et comme nous l’avons vu, le plan suivant symbolise une forme de renaissance pour Witt à travers les eaux (il nage avec les Mélanésiens). De plus, on peut considérer ce sacrifice comme une offrande à un ou à plusieurs dieux (ce qui n’est pas contradictoire avec la première interprétation), et qui a, peut-être, comme fonction de sauver la vie de l’un de ses camarades en faisant don de son âme volontairement à une force inconnue.

Finalement, dans The Thin Red Line, le discours idéologique cède sa place au discours spirituel. Le discours idéologique est impossible dans le film de Malick pour deux raisons. Premièrement, le spectateur ne peut pas s’identifier avec les personnages (on ne dispose pas de beaucoup d’informations sur chacun d’entre eux, ils apparaissent et disparaissent dans l’image souvent de manière anonyme). Deuxièmement, les nombreuses voix-off ne contiennent pas un point de vue immédiat sur la situation qui se déroule à l’écran ou sur son contexte social ou politique comme c’était le cas dans Platoon (dans le sens où elles ne racontent pas le déroulement de l’histoire, ne donnent pas de détails à son sujet ou de point de vue) mais elle s’interroge principalement sur un thème mythique : l’âme. Par exemple :

Witt: I wondered how it’d be when I died. What it’d be like to know that this breath now was the last one you ever gonna draw. I just hope I can’t meet it the same way she did with the same calm. Cause that’s were it’s hidden the immortality I hadn’t seen.

Witt: Maybe all men got one big soul who everybody’s a part of. All faces of the same man.

Witt: War don’t enoble men. Turns’em into dogs. Poisons the soul.

Train: Oh, my soul let me be in you now. Look out through my eyes. Look out at the things you made, all thing shining.

Les personnages se questionnent (surtout Witt) sur l’immortalité de l’âme, sur sa définition, sur la manière dont celle-ci est affectée par la guerre. Il s’agit d’une réflexion qui dépasse les enjeux idéologiques ou politiques de la guerre et qui se situe plutôt dans une recherche de transcendance.

The Thin Red Line offre une nouvelle représentation de la guerre en instaurant un temps mythique. Ce temps se caractérise par la présence d’une nature sacrée, d’un comportement ritualisé et il amène une réflexion spirituelle contrairement à un film comme Platoon qui exprime une désacralisation de la nature au profil d’un temps historique. On peut conclure en soulignant l’aspect universel que renferme le film de Malick, aspect souvent absent du film de guerre qui s’inscrit généralement dans une pensée de type idéologique. Il n’est pas innocent d’avoir commencé ce texte en évoquant Le dormeur du Val. Tout comme Rimbaud, Malick fait appel à une universalité qui s’illustre par la présence d’une force abstraite dans la nature se juxtaposant à une autre force imperceptible, l’âme humaine.

 

http://www.youtube.com/watch?v=pPi8EQzJ2Bg

http://www.youtube.com/watch?v=LCmlOhsIwBk

They danced down the streets like dingledodies, and I shambled after as I’ve been doing all my life after people who interest me, because the only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones that never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars and in the middle you see the blue centerlight pop and everybody goes “Awww!”
(On the Road, Jack Kerouac)

La nuit, le café et mes théories sans faille.

2:20 du mat. Je suis un peu enivrée. Je déambule sur la rue Saint-Denis et je décide de m’arrêter dans un café. J’aime les cafés la nuit, peut-être à cause du tableau de Van Gogh. Il disait que c’était le seul endroit où l’on pouvait se réfugier lorsqu’on était trop ivre pour rentrer chez soi. On y rencontre généralement des gens incroyables. Ma première impression: la musique est à chier mais pas autant que le décor. J’imagine que ça fait partie de l’ambiance. Au comptoir deux magrébins. L’un à l’air sympathique, l’autre, petit et trapu, me regarde d’un air suspect. Il doit se demander ce que fait une fille seule à cette heure, visiblement éméchée et perdue dans la nuit. Plus je le regarde, plus ma théorie se confirme: au pays, on le surnommait “le tortionnaire”. Je suis certaine que si quelqu’un l’emmerde, il le découpe à l’arrière à coup de machette.

2:25 Le café est presque vide. À ma gauche, un geek à lunette qui mange un panini et à ma droite un couple de paumés enfin peut-être pas un couple, le type semble tenter le tout pour le tout question de pouvoir ramener la fille chez lui. De mon côté, j’essaie d’expliquer, tant bien que mal au geek, que le mot panini est erroné. En Italie, on dit panino et panini c’est le pluriel. Lorsqu’on commande un panini, on fait donc une erreur grammaticale du point de vue de la langue italienne. Il ne semble pas très bien saisir que, pour moi, à ce moment précis, il s’agit d’un problème fondamental. Au comptoir, un mec et une fille que je n’avais pas encore remarqués. Il commande une tisane, elle un expresso. Cette relation est vouée à l’échec: l’un sage, l’autre pas du tout. La fille se barre aux toilettes. Elle ne ressort pas. Je l’imagine déjà en train de se piquer ou mieux de se toucher explicitement mais c’est certainement mon esprit malade. Peut-être qu’elle attend qu’il vienne la rejoindre. Il n’y va pas. Ma théorie se confirme: on ne peut pas se fier sur un type qui boit de la tisane.

2:44 Un étudiant africain commande lui aussi un panini. Ma théorie se confirme: le monde est aussi terne qu’un sandwich pressé. Je préfère me taire plutôt que de lui ressortir mon histoire grammaticale impliquant les termes panini et panino. Il discute très longtemps avec l’un des magrébins au comptoir. Je perçois des bribes de leur conversation. Ils sympathisent. L’africain se prénomme Said.

2H56: Un ambulancier en service se dirige à fond la caisse aux toilettes. Il ressort sans rien commander. Comme les flics, les ambulanciers ont des privilèges la nuit, il peuvent pisser sans rien débourser. Ma théorie se confirme: le monde est drôlement injuste.

3:03 Putain du Eminem. Arrivée d’un mec complètement gelé. Du Chrystal Meth, du crack, en tout cas le type est défoncé. Il n’arrive pas à trouver son portefeuille. Il finit par sortir un peu de monnaie du fond de ses poches. Il prend son café et sort dehors. Un deuxième ambulancier fait son entrée. Lui aussi va directement aux chiottes. Suspense… Va-t-il sortir et commander quelque chose au comptoir. Ma nuit repose entièrement sur ce genre de détails. Non…il repart. Il n’y a vraiment pas de justice.

3:16 Le tortionnaire passe le balai et place les chaises sur les tables. Je croyais que c’étais un café ouvert 24/24. Merde, je vais devoir bouger.

-Pardon, vous fermez?

- Non non pas de problème me dit-il . Tout ceci n’est pas clair…et à 3:16 j’ai besoin de beaucoup de clarté.

3:20: Le tortionnaire lave le plancher. Il y a une odeur de javel dans tout le café. Ça doit lui rappeller le parfum des salles de torture.

3:25:Ça y est, j’ai le cafard.

3:30 Dans le taxi me ramenant à la maison, le chauffeur écoute du jazz. Je sors une cibiche. Je l’entends me dire que l’on ne peut pas fumer dans la voiture. Trop tard, j’ai déjà allumé ma clope et je négocie l’ouverture d’une fenêtre pour laissser sortir la fumée. En entendant la musique au fil des rues désertes, je pense soudainement à Jack Kerouac et à la manière dont il déclamait ses textes, à ce rythme qu’il avait emprunté au jazz: The evening star must be drooping and shedding her sparkler dims on the prairie, which is just before the coming of complete night that blesses the earth, darkens all rivers, cups the peaks and folds the final shore in, and nobody, nobody knows what’s going to happen to anybody besides the forlorn rags of growing old, I think of Dean Moriarty, I even think of Old Dean Moriarty the father we never found, I think of Dean Moriarty, I think of D-e-an Mo-ri-arty. Perdue sous les volutes de fumée et filant sous le ciel étoilé en récitant Kerouac ma théorie se confirme: oh oui, c’était une belle nuit mes amis!

 http://www.youtube.com/watch?v=_MjPtem6ZbE

Une soirée au ciné-club…

Une célèbre revue de cinéma organise un ciné-club mensuel fréquenté par les jeunes cinéphiles les plus en vogues de la ville. L’endroit où il faut être vu afin de faire croire que l’on est intelligent. Au programme, ce soir, un film russe: Nous étions si heureux que nous nous sommes suicidés. Le réalisateur est présent afin de répondre aux questions des spectateurs à la fin de la projection. La soirée est animée par un critique renommé Jean-Christophe Peyrac De La Gargouille connu notamment à cause de son célèbre article sur un film finlandais expérimental intitulé 0=néant+1. En effet De La Gargouille avait rédigé l’analyse d’un plan complètement blanc d’une durée de 25 minutes. Il y voyait la condition de l’homme postmoderne. Il ouvre le débat:

- Tout d’abord, laissez-moi vous dire que je suis un très grand admirateur de votre œuvre. J’ai vu vos deux films précédents L’homme qui s’immola avant de sauter par la fenêtre et J’ai joué à la roulette russe seul : mémoire d’un suicidé. Ce film et vous me corrigerez si je me trompe est une critique subtile, un genre de métaphore, portant sur le conflit en Tchétchénie ainsi que sur la répression des homosexuels dans votre pays tout particulièrement des homosexuels Tchéchènes.

Le cinéaste russe, un peu timide et mal à l’aise semble perplexe:

- Non pas du tout, ce film ne traite pas de la Tchétchénie ni des homosexuels. L’histoire se déroule quelques semaines avant le début de la révolution bolchévique en 1917.

- Seriez-vous homophobe ?

- Non pas du tout j’ai simplement dit que mon film ne traitait pas de l’homosexualité. C’est l’histoire d’une passion entre deux jeunes paysans Nicolaï et Natacha, passion les menant au drame.

- Mais Natacha est un transsexuel.

- Non.

-Pourtant votre actrice principale a un physique très masculin, une mâchoire carrée, des épaules de footballeur. D’ailleurs que pouvez-vous nous dire de cette actrice formidable au physique atypique, ce Frankenstein de Sibérie si je peux me permettre?

-C’est ma femme.

- Est-ce que le gouvernement vous a interdit de révéler que votre film est une critique du conflit militaire qui se déroule en ce moment en Tchétchénie?

- On ne m’a rien interdit mais le film ne traite en aucun cas des tchéchènes.

-Donc, vous préférez passer sous silence le massacre de ce peuple.

-Non, je n’ai pas dit ça.

-Peut-être que je me trompe, mais j’ai l’impression que lorsque Nicolaï et Natacha s’ouvrent les veines dans leur bain et bien c’est parce qu’ils veulent en finir mais j’ai peut-être tort. La dernière scène, celle de l’enterrement, me laisse croire qu’ils seraient morts.

C’est-à-ce moment précis que Piotr Ivanovich Petrov, cinéaste connu internationalement et primé lors du dernier festival de Cannes, sauta sur Jean-Christophe Peyrac De La Gargouille et tenta de l’étrangler.

Souvenirs littéraires I: Les liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos

L’année de mes quinze ans, j’ai lu Les Liaisons dangereuses de Laclos. Il s’agit d’une lecture importante dans la vie d’une jeune fille. J’étais, à l’époque, complètement fascinée par cette histoire cruelle de manipulation, de séduction et de vengeance prenant place au sein de l’aristocratie française du 18e siècle. Je ne pouvais arrêter ma lecture, j’étais envoûtée par ces gens en constante représentation dans les salons parisiens. Je me souviens m’être demandée, bien innocemment, quelle genre de femme je voulais être. Une Cécile de Volanges ? Naïve, sans cervelle mais jolie. Une Madame de Tourvel ? Vertueuse, charitable, honnête et dissimulant au fond d’elle-même un volcan endormi qui n’attend que d’être réveillé. Une femme qui s’enflammera subitement et se jettera dans une passion amoureuse destructrice sans avenir. Une Marquise de Merteuil ? Libertine, érudite, ayant déclarée la guerre aux hommes et bien décidée à venger la condition des femmes de son siècle.

Ces questions m’ont obsédées pendant des semaines. Chacune de ces femmes, suscitaient bon nombre d’interrogations en ma jeune personne. Cécile de Volanges, me faisait penser à un petit animal sans défense que l’on sacrifierait au moment opportun. Sans intérêt me dis-je. J’avoue avoir été fortement attirée par Madame de Tourvel, certainement à cause de sa passion incontrôlée et violente pour le Vicomte de Valmont mais je ne supportais pas son effondrement psychologique à la fin du récit. Quand à la Marquise de Merteuil, elle me semblait presque parfaite notamment à cause de sa grande lucidité sur les rapports humains, de son intelligence hors du commun et de sa capacité sans borne à avoir l’air d’un ange publiquement alors qu’elle est le diable. Elle représente la seule véritable rivale de Valmont. Cependant, elle ne constituait pas un modèle pour moi. Je lui ai toujours reproché sa trop grande colère envers le sexe opposé ce qui, à mon avis, affecte négativement certaines de ces décisions. Je me dis alors que je ne serais jamais une Cécile de Volanges ni une Madame de Tourvel ni une Marquise de Merteuil. Du haut de mes quinze ans, ne possédant aucune expérience de la vie, je jugeais très sévèrement ces trois femmes et ne désirais ressembler à aucune d’elles. Non, moi je voulais être Valmont, le héros masculin du roman. J’étais séduite par cet homme dont j’avais dressé une liste impressionnante de qualités : rusé, brillant, habile avec les mots, cynique, élégant, arrogant. Il incarnait, à mes yeux, la liberté absolue plus encore que Madame de Merteuil. Il méprise le monde qui l’entoure tout en étant capable de s’en amuser. Il se divertit avec ses victimes tout en sachant respecter les adversaires digne de ce nom (la Marquise de Merteuil son alter-égo féminin). Il poursuit une quête : celle de l’immoralité et de la liberté à tout prix.

Les années ont passées et je m’aperçois, en relisant ce livre aujourd’hui, que Cécile de Volanges n’est pas aussi sotte que dans mes souvenirs, elle est surtout très jeune et que Madame de Tourvel se noie dans un immense chagrin ce que je ne comprenais pas à quinze ans mais que je saisis mieux maintenant. Je suis toujours aussi séduite par le Vicomte de Valmont mais je dois reconnaître que la Marquise est plus douée que ce dernier pour l’écriture et le complot. Je me rends compte que Valmont m’a appris une chose importante : lorsqu’on joue à des jeux aussi dangereux que ceux de la liberté, de l’amour et de la vengeance, il faut jouer pour gagner. Valmont se laisse mourir lors d’un duel non pas à cause des remords qu’il éprouve et du mal qu’il a fait à Madame de Tourvel (c’est l’interprétation de certains littéraires mais je n’y crois pas une seule seconde) mais bien parce qu’il sait que c’est la seule manière de vaincre la Marquise de Merteuil. Il meurt pour avoir le dernier mot et détruire à jamais la réputation de cette dernière en remettant les lettres l’incriminant au Chevalier Danceny. Il se sacrifie pour gagner la partie tandis que la Marquise perd au jeu parce qu’elle se laisse dominer, à certains moments, par sa colère et son orgueil démesuré. Il semble que mon jugement critique envers la Marquise de Merteuil ne soit pas disparu avec le temps et même qu’il se soit accentué contrairement aux réserves que je pouvais avoir sur Cécile de Volanges et Madame de Tourvel. Peut-être que finalement c’est le personnage qui a toujours été le plus près de moi et que c’est pour cela que je ne lui pardonne pas facilement ses défauts et sa défaite.

La voix des disparus : le tango chanté au sein d’une image-témoin dans Sur

[…] esos muertos viven en el tango

Jorge Luís Borges, El tango[1]

Un homme marche dans une ville déserte pendant la nuit. Il s’arrête et, devant lui, vont se succéder trois visions, trois apparitions. La première, est celle d’un groupe de prisonniers dénudés, forcés à courir sous les cris d’hommes armés et obligés de faire face à un mur. Il s’agit d’un peloton d’exécution improvisé. Les tortionnaires visent les détenus mais finissent par tirer en l’air en riant. Fin de la première apparition. On aperçoit trois individus, habillés cette fois-ci, dans la même position que leurs prédécesseurs. Eux seront fusillés. Fin de la deuxième apparition. L’homme reprend sa marche et c’est à ce moment que des musiciens surgissent, de nulle part, au détour d’une rue. Troisième apparition. Ces derniers entament un air de tango dont les premières paroles sont : « Qué noche llena de hastío y de frió ! El viento trae un extraño lamento. Parece un trozo de sombra la noche y yo en las sombras camino muy lento […][2] »

Sur, Fernando Solanas, 1988.

Cette scène, tirée de Sur (1988) de Fernando Solanas, servira de point de départ à une réflexion concernant la manière dont l’image cinématographique permet une médiation du témoignage des disparus en Argentine[3]. Tenir un discours sur la disparition en débutant par « trois apparitions » semble, à première vue, antinomique. Pourtant, il est possible de penser la disparition, en partant du principe qu’elle ne relève pas uniquement du domaine de l’invisible. La réapparition de ce qui n’est plus là — le plus souvent de type spectral — est une façon d’insister sur le fait que quelqu’un ou quelque chose à disparu. Cette réapparition agit alors comme une forme de survivance faisant surgir les traces d’un témoignage qui, dans d’autres circonstances, relèverait de l’impossible. Dans Sur, le tango chanté[4] constitue une de ces modalité de survivance participant à la mise en scène d’une image-témoin.

Le témoignage et le disparu : un état de « l’entre-deux »

Afin de définir plus clairement ce que nous entendons par une image-témoin, il faut considérer l’état dans lequel se trouve tout témoin. Dans son ouvrage Ce qui reste d’Auschwitz, Giorgio Agamben prend comme point de départ la deuxième origine latine du terme témoin, celle de superstes, celui qui survit à quelque chose ou qui traverse un événement ou par extension le rescapé, le survivant Agamben soutient que le témoignage, au sens étymologique de superstes, « comporte une lacune [5]». Selon lui, chaque témoin est dans l’incapacité de dire « l’intémoignable » et il définit le témoignage comme étant « la rencontre entre deux impossibilités de témoigner[6] ». Cette impossibilité réside dans le fait que le survivant ne peut pas exposer la lacune tandis que le mort, qu’Agamben nomme « le témoin absolu », de part sa condition, ne peut livrer son récit. Tout témoignage se situerait toujours dans l’écart entre deux choses. À ce sujet, il affirme :

C’est parce que l’inhumain et l’humain, le vivant et le parlant, le musulman et le survivant ne coïncident pas, […] c’est justement parce qu’il y a entre eux un écart indémaillable, qu’il peut y avoir témoignage. Et justement dans la mesure où il est inhérent à la langue comme telle, justement parce qu’il n’atteste l’avoir-lieu d’une puissance de dire qu’à travers une impuissance, l’autorité du témoignage ne dépend pas d’une vérité factuelle, de la conformité entre la parole et les faits, la mémoire et le passé, mais de la relation immémoriale entre dicible et indicible, entre dedans et dehors de la langue. […] Pour cette raison, parce que le témoignage apparaît seulement où est apparu une impossibilité de dire, parce qu’il y a témoin seulement où il y a eut désubjectivation […][7].

Cet écart (entre le survivant et le mort, entre le dicible et l’indicible, entre le dehors et le dedans) on le nommera un « entre-deux ». Ces deux termes, sont proches dans leur signification, puisque qu’un écart est une distance entre deux points, entre deux choses.

La condition des disparus est similaire à celle du témoignage. Ils se situent, eux aussi, dans un entre-deux. Le disparu, d’un point de vue juridique, est présumé mort même si on ne peut pas réellement déclarer son décès puisque l’on ne dispose pas de son corps[8]. La justice ne le conçoit plus comme un être vivant mais il ne peut pas lui assurer un statut légal parmi les morts. La famille du disparu, quant à elle, fonde ses espoirs sur l’absence de ce corps. N’ayant pas de cadavre à inhumer, la possibilité d’une réapparition demeure toujours possible. L’absence de sépulture le maintient, en quelque sorte, toujours dans le monde des vivants. Face à la loi et à ses proches, il demeure un spectre, un être entre les vivants et les morts et l’image-témoin prend en compte, non seulement son témoignage, mais elle reflète aussi son état. Lors d’une projection en salle, les images dévoilent au spectateur la présence de choses ou d’être (une apparition) qui sont absents (qui ont en fait disparus). Ils appartiennent au passé et nous savons qu’ils ne sont pas réellement présents. Cette présence de l’absence s’inscrit à l’intérieur du procédé technique mis en place par le cinéma. Les images du film sont enregistrées par un appareil (la caméra) et c’est également un appareil qui les projette (le projecteur). La présence humaine a été nécessaire lors de l’enregistrement (choix des prises de vues, des angles de caméra, fonctionnement de la caméra etc.). De même, un projecteur ne fonctionne pas seul mais le cinéma met tout en œuvre afin que le geste humain (la présence du vivant) s’efface au moment de la projection. Ce qu’il faut retenir c’est que le cinéma produit des images qui se situent toujours entre deux choses : entre la présence et l’absence, entre le présent et le passé, entre l’apparition et la disparition. Le cinéma redouble l’état « d’entre-deux » caractérisant le témoin et le disparu. Celui-ci est accentué par différentes « couches de spectralité [9]» exposées par l’image cinématographique.

Le tango chanté dans Sur : la voix spectrale des disparus

L’action de Sur se situe à Buenos Aires, en 1983, à la fin de la dictature. Floreal, le personnage principal, est libéré de prison après y avoir passé les cinq dernières années. Le film se déroule l’espace d’une nuit, qui est celle de son retour chez lui. Cette nuit il la passera à errer dans un Buenos Aires désert en compagnie d’el Negro, surnommé el muerto (le mort), un ami syndicaliste assassiné. Cet ami lui fera le récit des évènements qui ont eu lieu pendant son absence non seulement au sujet de sa vie personnelle (sa famille, ses amis, la relation adultère entre sa femme et un expatrié français) mais aussi en ce qui concerne la situation de l’Argentine sous la dictature (censure, arrestations, meurtres, résistance, etc.).

Sur, Fernando Solanas 1988

La musique est un des éléments majeurs de ce film allant jusqu’à utiliser le titred’un tango mythique, pour les argentins, composé en 1948[10]. La voix des disparus, que l’image-témoin vise à ressusciter afin de laisser une trace de leurs témoignages, passe dans Sur par les nombreux chants qui viennent ponctuer le récit (le film contient une dizaine de tangos chantés). Les scènes musicales n’ont pas de justification diégétique contrairement à Tangos el exilio de Gardel (1985), le film précédent de Solanas[11]. Les musiciens apparaissent et disparaissent, durant la nuit, mais leur musique porte en elle les échos de la voix des disparus.

Françoise Proust, dans L’histoire à contretemps : le temps historique chez Walter Benjamin, évoque la musique en ces termes :

[…] nous ne pleurons pas, à l’écoute de la musique, sur nos malheurs ou sur nos bonheurs pour les expier ou nous en décharger, nous pleurons, et, de ce fait, nos malheurs et nos douleurs ne sont plus présents, mais ils ne sont pas non plus passés : ils vivent désormais en nous comme des spectres, comme nos fantômes. […] La musique est, pour ceux qui l’écoutent, le chant des fantômes, un chant « fantomal ». […] La musique est la revenance ou la résurrection des morts […] [12]

Cette « résurrection des morts » est double en ce qui concerne Sur. Premièrement, elle passe par le lexique abordé dans les paroles des chansons. Dans Garúa, cité dans la scène décrite au début de ce texte, il est question d’ombres, de lamentations que le vent amène avec lui et d’un homme parcourant la route à travers ces fantômes[13]. Soulignons que ce tango se fait entendre, immédiatement, après la vision d’un triple assassinat. Ces ombres et ces gémissements ne sont rien d’autre que ceux des disparus auxquels doit faire face le survivant. Deuxièmement, sans tenir compte du texte, et par le simple fait que le tango est musical, il se transforme en un fantôme exprimant un sentiment de perte, de disparition et témoigne, à sa façon, des souffrances éprouvées par les victimes.

Le tango a une telle importance, dans Sur, que son récit calque les histoires révélées par celui-ci. Plusieurs éléments narratifs du film — un amour difficile, le retour d’un homme chez lui après plusieurs années d’absence, l’apparition de revenants, la mort qui rode — font de ce film, un tango en lui-même qui expose un témoignage, rendu possible, par la rencontre des défunts et des vivants. Le témoin a survécu à un évènement et c’est pour cela qu’il est en mesure de le raconter, mais il est obligatoirement lié aux disparus car ils ont partagé un évènement commun mais dont la finalité est différente. Dans son article intitulé Hantise et spectralité de la voix testimoniale, Anne Martine Parent, considère que le témoin définit son identité grâce au rapport intime qui le relie aux morts. À ce sujet, elle affirme :

L’intimité avec les morts est en effet constitutive de l’identité du témoin, mais plutôt que de le dépersonnaliser, cette intimité fait de lui un sujet hanté et la parole testimoniale, dès lors, doit être considérée, corollairement, comme une parole hantée. La voix testimoniale rend présente et communique une altérité (en l’occurrence la mort, mais ce pourrait être la folie par exemple) qui la dépasse. En ce sens, le témoignage transcende le témoin; habité par la mémoire des morts, le témoin, même s’il ne parle pas pour les morts, livre un récit qui porte en lui un savoir qui échappe au témoin, une altérité qui n’est pas la sienne. La voix testimoniale est donc une voix spectrale, habitée et hantée par la mort, et appelée à habiter et à hanter l’Autre à qui elle s’adresse[14].

L’image-témoin adopte une altérité semblable à celle de la voix testimoniale, décrite par Parent, c’est-à-dire qu’elle porte en elle la voix des disparus. Le tango chanté est, dans ce cas bien précis, un des éléments qui compose cette image-témoin. Le Buenos Aires, mis en scène par Solanas, dans Sur, est une ville pratiquement abandonnée où il n’y a que de la fumée, du brouillard et du vent. Il y a quelque chose d’inquiétant, qui rejoint l’idée d’une présence fantomale, la réapparition des restes d’une présence qui a disparu. À l’intérieur de ce décor, les chansons se transforment en traces spectrales. Elles poursuivent ceux qui restent (Floreal et le spectateur) et elles ressuscitent, pendant un court instant, les disparus. Elles envahissent l’espace du survivant afin de lui rappeler qu’il n’est pas le seul à pouvoir témoigner de son expérience et que son récit est forcément imprégné de celui des défunts.

En s’inscrivant dans une tradition typiquement argentine, celle du tango chanté, Fernando Solanas ajoute une troisième strate de spectralité à celles mentionnées précédemment (spectralité du disparu/spectralité de l’image cinématographique). En intégrant plusieurs tangos chantés à son récit, il laisse entendre la voix de ceux qui, contrairement à Floreal, ne reviendront pas. Cette brève réapparition des disparus est éphémère puisque ces voix disparaîtront à la fin de la projection mais elles hanteront désormais le spectateur tout comme les milliers de disparus continuent à hanter la mémoire collective du peuple argentin.


[1] Ces morts vivent dans le tango. (Ma traduction). Jorge Luís Borges, « El Tango », dans Antología poética 1923-1977, Madrid, Alanza Editorial, coll. « Libro de bosillo. Biblioteca de autor. Jorge Luís Borges », 1997, c1981, p. 67.

[2] Quelle nuit de spleen et de froidure. Le vent apporte une étrange lamentation. La nuit semble être un puits d’ombre et moi, entre les ombres, je chemine lentement. (Ma traduction). Il s’agit du tango Garúa (1943), paroles d’Enrique Cadícamo, musique Aníbal Troilo.

[3] On n’abordera pas, avec des données factuelles, la politique de disparition en Argentine entre 1976 et 1983. Il s’agirait d’un tout autre article. Rappelons seulement que, durant cette période, la mise en place d’une campagne de terreur (enlèvements, assassinats, tortures, etc.) et que le nombre de disparus est estimé à 30 000.

[4] Le tango argentin existe sous deux formes différentes. Il y a la danse, connue et pratiquée dans plusieurs pays, mais il existe aussi une tradition que l’on nomme le « tango chanté », qui associe la musique avec des textes littéraires.

[5] Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz : l’archive et le témoin, [1998], trad. Pierre Alferi, Paris, Éditions Payot & Rivages, Coll. « Bibliothèque Rivages », 2003, p. 35.

[6] Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, p. 41.

[7] Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, p. 171-172.

[8]Edwige Rude-Antoine établit la différence juridique entre l’absence et la disparition. Il définit l’absence comme « l’état d’une personne dont il est ignoré si elle est vivante ou morte » tandis que la disparition « suppose, compte tenu des circonstances qui ont mis en danger une personne, que celle-ci est probablement décédée, mais avec une particularité, celle de n’avoir pu dresser un acte d’état civil dans les formes ordinaires, à raison de l’impossibilité de retrouver le corps ». Voir à ce sujet, Edwige Rude-Antoine, « Des formes certaines pour des situations du domaine de l’incertitude : les cas de disparition et d’absence » dans La mort dissoute : Disparition et spectralité, Alain Brossat et Jean-Louis Déotte (dirs), Paris, L’Harmattan, coll. « Esthétiques », 2002, p. 194.

[9] Je reprends ici un terme employé par Jacques Derrida. Selon Derrida, ces différentes couches proviennent, à la fois, de la projection (les images sont des spectres sur la toile), de la matérialité du film (on impressionne la pellicule avec « des traces fantomales »), du spectateur projetant sur la toile ses propres spectres (« ses fantômes personnels »). Voir à ce sujet, Jacques Derrida, « Le cinéma et ses fantômes », propos recueillis par Antoine de Baecque et Thierry Jousse, Cahiers du cinéma, n° 556, avril 2001, p. 74-85.

[10] Sur (1948), paroles d’ Homero Manzi, musique d’Aníbal Troilo.

[11] Tangos el exilio de Gardel raconte l’histoire d’une troupe d’acteurs et de danseurs argentins en exil à Paris, pendant la dictature, qui tentent de monter une tanguedia (une tanguédie), un spectacle juxtaposant tango, tragédie et comédie. La présence de scènes musicales est justifiée par le fait que cette troupe est en répétition. Notons que le tango est, encore une fois, associé à la spectralité puisque les fantômes de Carlos Gardel et d’Enrique Santos Discépolo, que l’on a déjà évoqués, apparaissent devant certains des protagonistes.

[12] Françoise Proust, L’histoire à contretemps : le temps historique chez Walter Benjamin, Paris, Les Éditions du Cerf, 1994, p. 67-68.

[13] Dans la tradition du tango-chanté, les paroles évoquent, de manière récurrente, les fantômes, les souvenirs qui hantent un individu ou le passage du temps menant inévitablement à la mort. La survivance, dominant les champs lexicaux de ces tangos, se retrouve également dans la littérature ayant ce dernier comme sujet. Plusieurs écrivains argentins ont traité ce thème. Parmi les plus connus, on peut citer Jorge Luís Borges et Julio Cortázar. Il serait impossible, dans le cadre de ce mémoire, d’énumérer l’ensemble des références au tango faites par ces deux auteurs. Mentionnons, tout de même, que Borges, a rédigé une histoire du tango qu’il a intégrée, en 1955, à une réédition de son livre Evaristo Carriego (1930). Certains de ses poèmes font allusion au tango. De plus, les thèmes, lieux ou personnages de l’œuvre de Borges correspondent à ceux que l’on retrouve dans le tango chanté. Cortázar, quant à lui, a publié dans la revue Sur, en 1953, un texte sur Carlos Gardel (certainement le plus célèbre chanteur de tango) qu’il reprendra dans La vuelta al día en ochenta mundos (Le tour du jour en quatre-vingts mondes, 1967). Le tango est évoqué dans : Rayuela (Marelle, 1963) et Libro de Manuel (Livre de Manuel, 1973) Un chapitre est consacré au jazz et au tango dans le livre d’entretiens qu’il réalisa avec Omar Prego (1984). Il composa quelques tangos en collaboration avec Edgardo Cantón qui figurent sur un disque intitulé Les trottoirs de Buenos Aires paru en 1980.

[14] Anne Martine Parent, « Hantise et spectralité de la voix testimoniale » dans Raconter ? Les enjeux de la voix narrative dans le récit contemporain, Paris, L’Harmattan, coll. « Esthétiques », 2004, p. 61-62.

La beauté du diable. Notes autour de La frontière de l’aube de Philippe Garrel.

J’ai pensé à vous dans les chiottes. Il y a un graffiti : « Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour » et quelqu’un a écrit dessous : « Saute Narcisse » ( La maman et la putain de Jean Eustache.)

En relisant les quelques mots de ce graffiti rapporté par Véronika (Françoise Lebrun) à Alexandre (Jean-Pierre Léaud) dans La maman et la putain (1973)de Jean Eustache, on a envie de dire : « j’ai pensé à vous François », le personnage principal de La frontière de l’aube(2008) de Philippe Garrel, qui se suicide par défenestration suite à un amour perdu. Les films de Garrel sont en constant dialogue avec ceux d’Eustache et ce de multiples façons : le bilan d’une génération devant vivre ou mourir avec les fantômes de mai 68, l’amour fou, les nombreuses scènes de lit (on y discute, on se regarde sans rien dire, on y rêve, on y fait l’amour, on y refait surtout le monde). Le point commun le plus fort, entre les deux hommes, est qu’ils ont fait un cinéma dont le principal thème est l’ennui. Un ennui noir, comme chez Baudelaire, qui mène dans les abymes de l’âme et qui fraye avec le diable.

Le synopsis de La Frontière de l’aube est simple. François (Louis Garrel) est un jeune photographe engagé pour faire un reportage photos sur Carole (Laura Smet), une actrice délaissée par son mari parti travailler aux États-Unis. Ils vivront ensemble une passion amoureuse. Après un séjour à hôpital psychiatrique ponctué de séance d’électrochocs, Carole se suicide. François tentera de refaire sa vie avec Évelyne (Clémentine Poidatz) enceinte de leur enfant mais le spectre de Carole le hantera. Il finira par la rejoindre en se jetant par la fenêtre. On retrouve ici toutes les thématiques garréliennes : la rencontre, la naissance de l’amour, l’abandon, la dépression et la mort.

Carole n’est pas la seule revenante du film, le fantôme de Jean Seberg est aussi présent. En 1984, Garrel écrit un court texte intitulé « Jean Seberg » que l’on reproduit ici dans son intégralité :

J’étais un artiste. Je n’avais pas trente ans. Je vivais seul la plupart du temps, dans une chambre en désordre. Mes films ne marchaient pas. J’écrivais des scénarios pour des films que je faisais avec rien. Je rencontrai Jean, une actrice de cinéma qui ne tournait plus de films. Elle se donna la mort. Une femme ayant le visage de Jean m’apparut dans un rêve. (La salle était vide, la porte était ouverte. Dans l’embrasure de la porte on pouvait voir le mur d’une église. Le visage du fantôme était livide. Le fantôme dit « Je dois partir maintenant. Je vais là, derrière cette église. Tu pourras toujours m’y trouver. ») Comme dans Spirite de Théophile Gautier la suicidée apparaît au jeune homme dans le miroir et l’entraîne dans la mort. Jean m’appelait dans l’autre monde…Mais voici comment se déroula cette histoire dans la vie réelle.

J’étais dans ma chambre ce jour-là, fumant du haschich avec toute la précision que donne l’habitude. Le soleil d’hiver descendait derrière les rideaux. Je m’endormis tout habillé. Je me réveillai et pleurai, sur mon oreiller au milieu de la nuit. (« Je suis fatigué…fatigué…pensais-je, de ma vie de solitaire. ») Mais l’émotion d’avoir déjà aimé et la beauté de ma vie, que je croyais unique, me firent monter d’autres larmes aux yeux et je finis par me rendormir. À midi, je descendis dans la rue. Je croisais Elisabeth une amie, qui m’entraîna chez un couple avec qui elle devait déjeuner. J’avais acheté un lys sur la route pour l’offrir à cette actrice inconnue de moi chez qui on m’amenait à l’improviste. Je devais la revoir.

J’eus avec elle des rendez-vous dans ma chambre, chez elle ou dans un café. Je regardais par la fenêtre la neige qui tombait sur la cour. Je fis un film avec Jean. Je filmais son visage. Parfois Jean pleurait. Je me tenais derrière la caméra. Jean était une comédienne de l’Actor’s Studio et elle improvisait des psychodrames. Je filmais seulement son visage, gardant ainsi secrètes les conditions du tournage. Quand j’eus fini ce portrait, je soumis un premier montage de son film à Jean qui trouva le film très bien. Jean avait tourné beaucoup de films, mais elle prenait plaisir à un film qui lui était entièrement consacré. Au reste dans ce film on pouvait voir son âme, qui était très belle.

Jean écrivit un scénario : « Et maintenant je peux parler d’Aurélia… » Elle écrivit aussi des poèmes qui furent publiés. Elle s’identifiait tour à tour à l’Aurélia de Nerval, qu’elle voulait jouer de façon moderne, et à Jeanne d’Arc, parce qu’elle avait interprété la Jeanne d’Arc des Américains. Jean eut une dépression nerveuse. Elle fut hospitalisée. Les électrochocs qu’on fit subir à Jean eurent un rebondissement tragique. Je revenais à pied des laboratoires de cinéma qui se trouvent en banlieue. Je marchais le long du fleuve. C’était la fin de l’été. Des pêcheurs se profilaient sur le soleil couchant. Je traversais le marché aux puces par la porte de Clignancourt, un nouveau film était fini, et je respirais le bonheur d’en être délivré. Quand soudain au hasard d’un trottoir, je tombai sur la photo de Jean en première page du journal du soir. « Jean Seberg s’est suicidée »…[1]

Tous les éléments clés de La Frontière de l’aube (2008) figurent dans ce texte : la nouvelle Spirite de Théophile Gauthier, une actrice, une âme très belle (que Garrel filme / que François photographie), la dépression, l’hôpital, les électrochocs, le suicide. Sans aucun doute, le personnage de Carole est inspiré de Seberg. À cela, nous pouvons ajouter deux autres évènements de sa vie explicitement cités par Garrel et ne figurant pas ci-dessus. Tout d’abord, une scène nous montre François attendant Carole pour une séance photo. Elle arrive très en retard et il lui fait la tête parce que la lumière a disparue et qu’il ne pourra plus travailler. Pour excuser son geste, elle lui fait croire qu’elle s’est jetée sous le métro avant de lui avouer que cet incident a eu lieu un an auparavant. Il s’agit d’une référence évidente à la tentative de suicide ratée par Seberg en 1978 lorsqu’elle se jeta sous les rames du métro parisien et qu’elle y survécu[2]. Un an plus tard, elle avalera une dose mortelle de barbituriques et d’alcool.

Le deuxième évènement repris par Garrel appartient à ses propres souvenirs de tournage avec Seberg. Les hautes solitudes est un film muet réalisé par Garrel en 1974. Il s’agit d’un portrait de l’actrice. Pendant le tournage, elle demande à Philippe Garrel de filmer son suicide et il accepte. Cet épisode est raconté dans un article de Jacques Morice[3] :

Il est prévu qu’elle se couche en chemise de nuit sur le lit et qu’elle avale une série de barbituriques. Passé un laps de temps, elle simulera une douleur très vive au ventre et ses cris alerteront Tina Aumont, présente dans la chambre voisine. Ils tournent la scène. Mais au moment où Seberg se tord de douleur, Garrel panique complètement, lâche brutalement la caméra et se jette sur elle, convaincu du pire. La réaction de Seberg ne se fait pas attendre ; furieuse, elle lui lance violemment : « Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu es complètement fou ! Tu as gâché la scène ! » Dans le film, un voile blanc vient couper net l’action.

Cette scène est disséminée dans La Frontière de l’aube. Une première scène montre Carole effondrée sur le plancher. Elle se tord de douleur en se touchant le ventre. Il ne s’agit pas de son suicide mais des biens des moments précèdent son internement, le moment où elle bascule du côté de la dépression sévère. Il y dans ces plans quelque chose de l’ordre de la possession (elle est proche des convulsions, elle entend des voix). Un autre plan ouvrant la séquence de son suicide débute par le corps fatigué de Carole, allongé dans un lit et vidant une bouteille d’alcool à même le goulot. Contrairement à ce qu’il filma vingt-cinq ans plus tôt, Carole arrive à sortir du lit et à tituber jusque dans la salle de bain pour avaler des médicaments. Malgré cette différence, Garrel reprend un procédé qu’il avait déjà utilisé dans Les amants réguliers (2005), celui de re-filmer les images disparues d’une époque révolue[4].

Pourquoi Garrel fait-il de nouveau un film sur Jean Seberg (du moins dans la première partie) ? Elle évoque, dans un sens, l’échec de la révolution (thème récurrent de son œuvre). Il faut revenir quelques années en arrière et se souvenir de ce qu’elle représentait pour les gens de cette génération à laquelle Garrel appartient. Premièrement, elle est l’icône de la nouvelle vague (peut-être encore plus qu’Anna Karina) et son image est à jamais associée à une jeune fille aux cheveux courts déambulant sur les Champs-Élysées en criant « New York Herald Tribune »[5]. Elle représente aussi un militantisme politique et social par son implication au sein du mouvement des Black Panthers. Elle incarne surtout les espoirs fusillés des lendemains de mai 68 : le scandale publique suite à sa liaison avec Hakim Abdullah Jamal, leaders des Black Panthers, la dépression, les tentatives de suicides, la consommation excessive d’alcool et finalement son cadavre retrouvé dans sa voiture plusieurs jours après sa disparition.

Du « fils de l’aurore » au mal intérieur : la chute dans les profondeurs

La frontière de l’aube se conclue par le suicide de François. L’un des derniers plans du film, suivant immédiatement la mort de François, montre le reflet du diable dans le miroir où Carole se manifestait. On comprend alors que l’image dans la glace n’était pas réellement celle de sa bien-aimée. Au sujet de ce plan, Garrel a déclaré la chose suivante[6] :

À la fin, j’ai montré le diable quand même c’est-à-dire que, dans le mythe moderne, le suicide c’est le diable. C’est le diable qui vous attire, qui vous dit de venir avec lui comme dans le sketch de Fellini avec Terence Stamp[7]. C’est le diable qui vous attire dans le suicide, enfin le diable au sens de la mythologie de l’inconscient ou des images de l’inconscient. Donc j’ai montré le diable, si on peut montrer le diable, on ne peut pas montrer le diable. Polanski a préféré ne rien montrer du tout parce qu’il a vraiment eu affaire au diable[8]. J’ai préféré dire que ce qu’il l’avait attiré c’était un délire hallucinatoire et donc c’était le diable. C’est comme ça que je me démarque du mythe romantique. C’est moderne de dire aux jeunes gens que si une jeune femme vous appelle dans un miroir et vous demande de sauter par la fenêtre, ne sautez pas parce que c’est le diable.

En associant le diable à « un délire hallucinatoire » provenant de l’inconscient, Garrel rejoint une conception moderne du diable proche de la psychanalyse : la descente aux enfers est désormais celle des profondeurs de l’âme humaine. En fait, la conception du démon intérieur dans ses films est beaucoup plus proche de ce que l’on a nommé tour à tour dans la littérature l’acédia, la mélancolie, le mal du siècle ou le spleen que des théories psychanalytiques.

Les références religieuses dans l’œuvre de Garrel sont nombreuses. Dès ses débuts, il baptise ses personnages Marie, Jésus et Gabriel (Marie pour mémoire, 1967), pour ensuite crucifier symboliquement Bernadette Lafond dans Le révélateur (1968), tourner Le lit de la vierge (1969) puis Un ange qui passe (1975). François, dans La frontière de l’aube, s’agenouille devant Évelyne — qu’il appelle toujours par son diminutif Ève, nom biblique par excellence — et lui dit qu’il prie la vierge. On pourrait continuer ainsi de suite et trouver des dizaines d’exemples plus probants les uns que les autres. Dans L’image-temps, Gilles Deleuze évoque Garrel en l’associant à « une liturgie du corps », « un cinéma de la révélation », « une histoire sainte comme Geste.[9] »

On ne sera donc pas étonné d’apprendre que Le ciel des anges était le titre prédestiné à La Frontière de l’aube[10]. Ce qui nous surprendra davantage c’est que ce premier titre fut abandonné parce que Garrel « était un peu contrarié par le coté néo-catholique[11] ». Il a finalement opté pour La frontière de l’aube car cela « évoquait le thème du suicide et celui du spectre[12] ». Pourtant, avec ce titre, il n’a pas évacué le catholicisme puisqu’il évoque le diable. Dans la théologie chrétienne, on admet généralement que le diable, bien que l’on ne le désigne pas sous ce nom, apparaisse pour la première fois dans le livre du prophète Isaïe[13] :

Te voilà tombé du ciel, Astre brillant, fils de l’aurore ! Tu es abattu à terre, Toi, le vainqueur des nations !

Tu disais en ton cœur : Je monterai au ciel, J’élèverai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu ; Je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, A l’extrémité du septentrion ;

Je monterai sur le sommet des nues. Je serai semblable au Très Haut.

Mais tu as été précipité dans le séjour des morts. Dans les profondeurs de la fosse.

Dans ce passage de la Bible, le diable est désigné sous le terme « fils de l’aurore », l’astre de lumière est aussi celui apparaissant avec les premières lueurs du matin, juste après l’aube. Se trouver à la frontière de l’aube, c’est attendre le moment où le diable surgira peut-être. De plus, ce cours extrait présente un élément fondateur de toute l’iconographie reliée à la figure du diable dans la gravure et la peinture, celui de la chute de l’ange dans les fosses abyssales de l’enfer.

Cette descente aux enfers, sera plus tard, transposée dans ce que l’on connait comme étant le diable intérieur, s’attaquant à l’homme en le plongeant dans l’obscurité, dans une forme de tristesse que l’on qualifiait d’ailleurs de diabolique au moyen-âge (tristitia diabolica) lorsqu’elle frappait les moines. L’acédia monastique est décrite de la manière suivante[14] :

Le démon de l’acédie, qui est également appelé démon méridien, est plus pesant que tous les (autres) démons. Il s’attaque au moine vers la quatrième heure jusqu’à la huitième heure. Il commence par faire que le soleil semble ne pouvoir se déplacer qu’à peine, ou pas du tout, donnant ainsi l’impression que la journée a cinquante heures. Ensuite, il force à regarder sans cesse vers les fenêtres, et à fuir la cellule, à fixer le soleil pour voir combien il est encore loin de la neuvième heure […]

L’acédia provoque toute une série d’états secondaires. On en retiendra ici quelques uns[15] : desperatio (« la certitude d’être condamné d’avance ; tendance complaisante à s’abîmer dans sa ruine »), torpor (« somnolente stupeur qui paralyse tout geste susceptible d’amener la guérison ») et l’evagatio mentis (« fuite de l’âme dans le rêve »). Le désespoir, le rêve comme exutoire, la somnolence de l’être, l’acédia n’est rien d’autre qu’un spleen religieux.

Giorgio Agamben, dans les très belles pages qu’il consacre au démon de midi, reconnait une proximité entre la « phénoménologie de l’acédia[16] » et les écrits de Baudelaire. Il perçoit, dans la figure du dandy, les traits de la négligence correspondant à l’étymologie du terme acédia. À cela, on peut ajouter que Les Fleurs du mal accorde une place importante à la question de l’ennui[17]. L’ennui y est tout d’abord une expérience du temps, un temps vide qui ne semble pas s’écouler semblable à la journée de cinquante heures éprouvée par le moine. Baudelaire le décrit comme un adversaire, un « obscur Ennemi qui nous ronge le cœur[18] », celui « qui gagne sans tricher, à tout coup ![19] », un temps qui nous « engloutit minute par minute[20] ». Le passage du temps est l’ennemi à combattre pour le poète et lorsqu’il est atteint par le spleen, l’ennui qui en résulte est pire que la mort. L’amour, la recherche du Beau et les paradis artificiels agissent alors comme des baumes temporaires sur les blessures causées par le temps mais ils sont illusoires puisqu’ils permettent seulement, de façon provisoire, de substituer ce temps par un temps autre. Ce temps autre s’oppose à celui dominé par l’ennui et a, par conséquent, quelque chose d’utopique, il correspond à un Idéal pour reprendre le vocabulaire baudelairien (un Idéal qui n’existe pas). Les moyens mis en place pour atteindre cet Idéal sont tout aussi diabolique que l’ennui. L’amour est satanique parce qu’il est basé à la fois sur la destruction et sur la présence du diable (la femme et le diable sont régulièrement associés). Il reprend cette association dans sa définition du Beau[21] : C’est quelque chose d’ardent et de triste […] Une tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c’est une tête qui fait rêver à la fois, — mais d’une manière confuse, — de volupté et de tristesse ; […] Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau. […] Mais cette tête contiendra aussi quelque chose d’ardent et de triste […] on conçoit qu’il me serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan. » Les paradis artificiels, quand à eux, permettent une fuite du temps. L’opium, le haschisch et le vin sont des échappatoires et plongent l’individu dans la somnolence et le rêve, dans un temps non linéaire qui détache l’être du monde auquel il appartient.

« Je me suis cachée dans tes rêves »

Garrel met en scène, dans ses films, des solutions similaires à Baudelaire pour échapper au temps. L’amour y est tout aussi destructeur. On parle souvent d’amour fou mais ne devrait-on pas plutôt le désigner par amour diabolique. La folie et le diable n’ont-ils pas, à travers les siècles, partagés plus d’une fois une histoire commune. Il montre à l’écran des rencontres amoureuses funestes. Bien que ces passions amoureuses délivrent les protagonistes de la domination du temps sur l’existence pendant de brefs instants, elles se terminent bien souvent par la mort de l’un des deux amants (c’est le cas dans ses trois derniers films : Sauvage innocence (2001), Les amants réguliers et La frontière de l’aube).

La fuite dans le rêve est récurrente dans ses films. Que ce soit par l’utilisation de drogues (la consommation d’opium dans Les amants réguliers) ou les conséquences d’un sommeil profond, le rêve nous amène ailleurs. Dans La Frontière de l’aube, la première apparition du spectre de Carole ne se fait pas dans le miroir mais bien dans un rêve. Cette scène est similaire à celle que l’on pouvait voir à la fin des Amants réguliers juste avant la mort de François. Dans les deux cas, le personnage porte les vêtements d’une autre époque, ceux de la révolution de 1789. Le rêve délivre du temps présent en évoquant un passé empreint de nostalgie et qui semble utopique. Ce rêve sera le début de la remise en question de son bonheur avec Évelyne. À partir du moment où il sera retourné dans ce passé utopique (il est amoureux d’un souvenir), il sera incapable de poursuivre sa vie.

On a souvent dit des personnages de Garrel qu’ils étaient fatigués. Lors d’un moment de délire, Carole entend la voix de François lui dire : « Nous on est le peuple qui dort. Le peuple qui fait l’Histoire est beaucoup plus nombreux. Alors va te coucher. » La fatigue et le sommeil ne sont que les conséquences de l’ennui et la portée révolutionnaire d’un cinéaste comme Garrel ou Eustache est qu’ils ont fait de l’ennui une révolte contre le temps présent, contre le temps historique, une révolte à la recherche d’un temps perdu. Cette conception de l’ennui est résumée dans La maman et la putain — qui sert une fois de plus d’intertexte au travail de Garrel — lorsque Alexandre dit : « Je suis assez pour l’ennui. Comme cette secte d’hérétiques dont parle Borges je crois, et dont la qualité essentielle est dans l’ennui. Pas dans la foi, l’enthousiasme. Si l’on se base sur les règles d’une société capitaliste, on peut dire que le personnage d’Alexandre ne fait rien de la journée (il fume, boit, lit, traîne dans les cafés) mais il essaie constamment de se replonger dans un passé nostalgique en écoutant de vieux disques, en regrettant un « temps où les filles se pâmaient devant les soldats » et en pensant que « les duels c’était bien ». Réfléchissant sur son époque, il se demande pourquoi les gens continuent à travailler, « pourquoi ne partent-il pas…pour ailleurs…nulle part. » La mort plane sur cette phrase comme sur l’ensemble du film qui présente une génération ayant cru, un bref moment, que l’utopie allait défier l’histoire mais qui a été rattrapé par la nature humaine (La maman et la putain prouve que la liberté sexuelle n’a pas rendu les gens plus heureux en fin de compte). À la fin de La maman et la putain, Véronika attend peut-être l’enfant d’Alexandre et il lui demande de l’épouser. Elle accepte.

L’enfant ou la mort est toujours l’une des deux finalités chez Garrel comme si les autres choix n’existaient pas. Un ami de François lui dira que « faire un enfant c’est comme sauter par la fenêtre mais du bon côté ». Ces deux possibilités représentent une manière de défier le temps. Faire un enfant c’est s’offrir un peu d’immortalité. Ce n’est pas aussi radical ou romantique que le suicide mais cela demeure tout de même une petite revanche sur le temps. Contrairement à Alexandre, François ne choisira pas le mariage et l’enfant, il optera pour la mort comme dernier geste de révolte tout comme le François des Amants réguliers. Un geste, peut-être narcissique, mais permettant de partir jamais au pays des rêves, là où le temps n’existe plus, le nulle part comme dernière utopie possible. N’est-ce pas la leçon de Baudelaire dans « Le voyage »[22] : « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre ! / Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! / […] Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte ! / […] Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! » La mort comme seule possibilités de renouvellement, de nouveau commencement après l’échec de la révolution.

Le temps guérit toutes les blessures. Cette maxime, plutôt triste lorsqu’on y pense sérieusement, n’aurait guère sa place chez Garrel puisque c’est l’inéquation entre le temps présent et l’être qui est la cause des blessures. Le véritable ennui peut conduire à l’irréparable car il nous fait voir le diable. Devant les derniers plans de La Frontière de l’aube, on se souvient de ce vers de Baudelaire : « Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image[23] ». Le diable n’est en fait que notre propre reflet qui nous consume en nous soufflant à l’oreille : « Saute Narcisse ». Un dernier acte de révolte solitaire et utopique, celui d’échapper au temps et à soi-même.


[1] Philippe Garrel, « Fragments d’un journal » [1984], reproduit dans les Cahiers du cinéma, n°447, septembre 1991, p. 39.

[2] À ma connaissance, aucune critique n’a relevé la relation entre cette tentative de suicide ratée dans le métro de Jean Seberg et cette scène dans le film de Garrel. Il figure pourtant dans tous les résumés bibliographiques concernant l’actrice.

[3] Jacques Morice, « Un jour de février 1974, deux solitudes en silence : Garrel et Seberg », Cahiers du cinéma, Hors-série, 100 journées qui ont fait le cinéma, mars 1995, p.

[4] Pendant les barricades de mai 68, Garrel a tourné un film, Actua I, aujourd’hui disparu.

[5] Lors de sa venue à l’Université de Montréal en 2008, Daniel Cohn-Bendit a affirmé que mai 68 n’aurait pas été possible sans À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard. Pour lui, ce film constitue le point de départ des évènements qui suivront et je le cite « c’était le début de la liberté ».

[6] Conférence de Presse à Cannes en mai 2008. On peut voir la conférence de presse à l’adresse suivante : www.arte.tv/popup_cannes_2008/video-54-404.html .

[7] Philippe Garrel fait ici référence au court-métrage Toby Dammit de Frederico Fellini, l’un des trois sketchs composant le film Histoires extraordinaires (1968). Les deux autres étant de Louis Malle (William Wilson) et Roger Vadim (Metzengerstein). Dans Toby Dammit, le diable apparait, au personnage incarné par Terence Stamp, sous les traits d’une petite fille blonde.

[8] L’allusion à Roman Polanski n’est pas des plus claires. Si Garrel fait référence à Rosemary Baby (1968) et au fait que l’on ne voit jamais clairement le diable, il commet une erreur puisque l’assassinat de Sharon Tate par Charles Manson a lieu près d’un an après le tournage. Polanski n’avait donc pas encore « eu affaire au diable ». Garrel fait peut-être un clin d’œil à The Ninth Gate (1999) de Roman Polanski, où effectivement, on ne montre pas le diable. La dernière possibilité est que Garrel considère le diable comme le mal en général et dès lors il traverse l’ensemble des films de Polanski.

[9] Gilles Deleuze, « Chapitre 8 : cinéma, corps et cerveau, pensée », L’image-temps, Paris, Éditions de Minuit,

coll. « Critique », p. 258-259.

[10] Le dossier de presse du film est disponible à l’adresse suivante : www.festival-cannes.fr/assets/Image/Direct/025622.pdf

[11] Ibidem.

[12] Ibidem.

[13] La Bible, « Le livre d’Isaïe », chapitre XIV, 12-15.

[14] Rémi Brague, « L’acédie selon Évagre le pontique : image, histoire et lieu », Esthétique et mélancolie, I. A.V, Orléans, 1992, p.

[15] Giorgio Agamben, Stanze. Parole et fantasme dans la culture occidentale, trad. Yves Hersant, 1998, p. 23-24.

[16] Giorgio Agamben, Stanze. Parole et fantasme dans la culture occidentale, p. 30.

[17] Baudelaire est né un 1821. Il avait, par conséquent, neuf ans lors de la Révolution de juillet et vingt-sept ans lors de celle de 1848. Tout comme Alfred de Musset qui exprimait la douleur et la perte des idéaux révolutionnaires au 19e siècle, l’ennui baudelairien surgit après des périodes politiquement troubles et de désenchantement.

[18] Charles Baudelaire, « L’ennemi », Les fleurs du mal, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1996, c1972, p. 46.

[19] Charles Baudelaire, « L’horloge », Les fleurs du mal, p. 120.

[20] Charles Baudelaire, « Le goût du néant », Les fleurs du mal, p. 115.

[21] Charles Baudelaire, « Fusées », Œuvres complètes, Paris, Robert Lafond, coll. « Bouquins », 2004, c1980, p. 394.

[22] Charles Baudelaire, « Le voyage », Les fleurs du mal, p. 182.

[23] Charles Baudelaire, « Le voyage », Les fleurs du mal, p. 181.

Merci de fumer (deuxième partie)

5) Janis Joplin: Une voix rauque, un rire extraordinaire et un goût marqué pour le whisky. Joplin c’est la fille dans un monde de mec, celle qui traîne avec les voyous, avec les musiciens et qui peut les suivre toute la nuit en marchant toujours droit après des excès de toute sorte. Même Jim Morrison trouvait que, parfois, elle exagérait. La cigarette ne l’a pas tué, l’héroïne s’en est chargée. La morale de cette histoire est qu’il vaut mieux fumer que de se piquer.

6) Brigitte Bardot: Le sex-symbol des sixties. Elle engendre l’admiration ou la haine. C’est vrai qu’on peut lui reprocher ses récentes positions politiques (très très très à droite) ou son amour démesuré des animaux (sa passion pour les phoques est tout de même un peu bizarre…) mais une chose est certaine toutes les filles ont déjà rêvé de lui ressembler, de porter des cuissardes noires, de fredonner Harley Davidson, d’avoir son goût vestimentaire. Celles qui ne l’avouent pas sont des menteuses. Elle a su créer le style “Bardot” que plusieurs stars ont copié depuis (Kate Moss et Vanessa Paradis pour ne pas les nommer). Lorsque je porte un large bandeau noir dans les cheveux c’est parce que j’ai vu Le Mépris de Godard et que j’ai la fâcheuse habitude de mêler la vie et les films. Et la cigarette dans tout ça? Et bien, c’est la touche ultime de son look, un genre d’accessoire qui, avouons-le, se porte avec tout.

7) Vincent Gallo: Acteur, réalisateur, musicien, peintre, mannequin et j’en passe. Il a fait de la musique avec le peintre Jean-Michel Basquiat, discuté au Chelsea Hotel avec Burroughs. Gallo aime le scandale et ne cherche pas à plaire. Il déteste à peu près tout le monde même ses actrices. Sur son site web, il offre aux femmes de passer le weekend avec elles à condition qu’elles déboursent 50 000 dollars. Il encourage fortement les lesbiennes à utiliser ses services puisque, selon lui, cela les fera changer d’avis. Il ne fait aucune publicité pour les films qu’il réalise, il a menacé de mort une journaliste, il a filmé une scène de fellation non simulée dansThe Brown Bunny. On pourrait continuer le récit de ses nombreuses frasques pendant longtemps. Le problème avec ce type, un peu détestable, c’est qu’il est tout à fait génial non seulement comme cinéaste mais aussi comme acteur (voir Arizona Dream d’Emir Kusturica, Tetro de Francis Ford Coppola, les films de Claire Denis ) et comme musicien. Peut-on tout pardonner au génie? Oui… surtout la cigarette.

Merci de fumer (première partie)

Il est de plus en plus difficile de pouvoir fumer en paix. Au 21e siècle, les fumeurs sont les nouveaux ennemis de la société. Bien qu’il soit tout à fait légal d’acheter des cibiches, on n’a pratiquement plus le droit de les allumer en public. Depuis l’interdiction du tabac dans les cafés et les bars, je suis persuadée que les conversations sont bien moins intéressantes. Ceci est le début d’une série de photographies noir et blanc mettant en scène des gens que j’aime pour des raisons très différentes mais ils ont tous en commun une chose: la cigarette. Je leur rends hommage et je n’ai qu’une seule chose à leur dire: merci de fumer (même à ceux qui sont morts et qui, j’en suis certaine, continue de cloper dans l’au-delà).

1) Brian Jones et Mick Jagger: Si le rock’n’roll est souvent comparé au sexe, les Rolling Stones peuvent être considéré comme la baise ultime alors que les Beatles ne seraient qu’une affaire de masturbation. Pour ceux qui ne comprendraient pas l’analogie et bien les Rolling Stones sont le plus grand grand groupe de l’histoire du rock. Point final. Vous voulez être cool comme Brian ou Mick? Vous n’y arriverez certainement pas mais vous pouvez déjà commencer par fumer… Les cigarettes ont le charme que vous n’avez pas.

2) Romy Schneider: Le regard triste mais la grande classe. Une vie remplie de grandes soufrances: le suicide d’un mari, la perte d’un fils, l’ablation d’un rein, l’alcool puis l’overdose de barbituriques. Comme le disait le philosophe Cioran: “Dans les épreuves cruciales, la cigarette nous est d’une plus grande aide que les Évangiles.”

3) Marilyn Monroe: Une autre beauté triste morte trop jeune (36 ans). Sur cette photo, on semble percevoir une Marilyn très loin de la star hollywoodienne, à mille lieues de la blonde platine un peu idiote. Une simple fille, Norma Jeane, en train de discuter et de cloper. Peut-être une des rares photos qui a saisi ce qu’ elle était vraiment.

4) Alain Delon: Un grand acteur mais un sacré salaud. Il a mis enceinte Nathalie Barthélémy alors qu’il était encore avec Romy Schneider en laissant à cette dernière un bouquet de fleurs sur un lit et une note lui disant qu’il la quittait. Il a eu un fils avec Nico (des Velvet Underground) qu’il n’a jamais reconnu mais qui a été élevé par ses parents. Il est réputé pour son arrogance et la très haute estime qu’il a de lui même. Je ne peux pas le détester parce qu’il fut le grand amour de Romy Schneider, tourna dans des films sublimes, fut l’effigie de Dior (et Dior j’adore) et fumeur. Trop de qualités pour un seul homme. Pourquoi les salauds ont toujours de beaux yeux et une cigarette au bec…

L’amour fou ou l’amour heureux?

À mon habitude, je vais poser une question à laquelle je ne trouverais certainement pas de réponse: faut-il abandonner l’amour fou pour l’amour heureux? J’aime beaucoup les films de Philippe Garrel parce qu’ils mettent en scène des solutions similaires à Baudelaire pour échapper au temps. Il montre à l’écran des rencontres amoureuses funestes. Bien que ces passions délivrent les protagonistes de la domination du temps sur l’existence pendant de brefs instants, elles se terminent, le plus souvent par le suicide de l’un des deux protagonistes. Ça c’est l’amour fou, l’amour utopique, l’amour révolutionnaire. C’est difficile à comprendre pour ceux qui ne sont pas naturellement dans cet état d’esprit. C’est le principe suis moi je te fuis, fuis moi je te suis! La loi des essuis-glaces comme dirait Garrel (voir extrait de La frontière de l’aube ci-dessous). Évidemment, je ne rédige pas une thèse sur ce cinéaste par hasard et pendant longtemps j’ai pensé que l’amour c’était ça ou rien.

www.youtube.com/watch?v=W7UJUkAeI4I

L’amour heureux c’est autre chose. Le plus souvent, l’un des deux individus est beaucoup plus résigné que l’autre, parfois même, les deux ne sont pas si amoureux que ça, ils sont surtout de grands amis. C’est facile parce que l’on a pas envie d’étrangler l’autre constamment ou se se jeter en bas d’un pont. Ça c’est l’amour heureux, l’amour raisonnable, le bonheur bourgeois pour citer Garrel (revoir l’extrait ci-dessus). Généralement, c’est là qu’on fait les enfants.

Il y a quelques années, on m’a écrit ces mots: Je tiens terriblement à toi, à nos échanges, à ta présence (…) , et que l’on pourra – surtout - préserver l’intimité que nous partageons et cette complicité à laquelle je tiens. (…) Les mots me manquent. Quelques mois plus tard, ce fut l’engueulade majeure, des paroles blessantes, puis le silence. Malgré nos différents, je suis demeurée fascinée par cet homme, ses prises de position, sa grande gueule, sa remarquable intelligence et son impressionnante imitation de Bob Dylan. Il m’est arrivée par la suite de comparer les autres garçons à lui et aucun ne tenait la comparaison à part un, peut-être, de l’autre côté de l’océan atlantique (tragique vous avez dit…) Je prenais même de ses nouvelles sans qu’il le sache par personne interposée. J’ai souvent ressentie une grande mélancolie en repensant à nos conversations et aux très nombreuses soirées que nous avons passées ensemble. Aujourd’hui, cette même personne vient de me poignarder professionnellement dans le dos et réduire à néant plusieurs mois de travail me plongeant dans un désespoir sans précédent. Les raisons qui ont motivé son geste après tout ce temps, je ne les connais pas. Pour la première fois, je me rends compte que j’ai été passi