Une enfant du siècle

"Alors s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse" (Alfred de Musset, La confession d'un enfant du siècle, 1836)



Le titre de ce blog est visiblement inspiré de La confesssion d'un enfant du siècle d'Alfred de Musset. Musset décrit une société où les artistes n'ont pas leur place, où l'on impose un ordre moral, un monde avide de réussite sociale et d'hypocrisie. Devant le constat de son époque, il expose une génération refusant le passé, affichant une incertitude face à l'avenir et présentant un certain dégoût du présent. Tout comme Musset, il semble que je sois atteinte de la même maladie, la maladie du siècle. Musset a eu la chance de vivre au 19e, le siècle du romantisme, de la révolte des dandys, le siècle des grandes inventions et des grandes opportunités. Moi, malheureusement, je suis témoin de la fin des -isme, des révoltes financées par la CIA, des petites inventions, des petites occasions.

Je ne peux pas dire pour l'instant ce que contiendra ce blog . Les mots littérature, cinéma, art, dandysme, alcool, oisiveté, décadence seront, je l'espère, les plus récurrents.

Je pense

comme François Truffaut que les films sont plus harmonieux que la vie

comme Serge Gainsbourg qu'il faut connaître ses limites et aller au-delà

comme Man Ray, qu'il faut être détaché mais pas indifférent

comme Coco Chanel que le luxe ce n'est pas le contraire de la pauvreté mais celui de la vulgarité

comme Jacques Rigaut que le meilleur livre de chevet c'est un revolver

À part ça...

Aurait pu avoir une carrière brillante en tant que prof de fac mais à tout balancé.

Observe le monde parfois avec émerveillement, souvent avec dégoût.

Aristocrate dans l'âme.

Signe distinctif: une tendance naturelle à vomir sur ses congénères.

Tous les textes sont signés Marie-Christine Breault.

Paris été 2009. Je me rendais à une projection de La naissance de l’amour de Philippe Garrel au Reflet Médicis célebre salle de cinéma parisienne. Je l’avais déjà vu mais j’éprouve toujours du plaisir à revoir les Garrel sur un grand écran. J’étais en retard et je marchais rapidement sur le boulevard Saint-Michel en pensant qu’on me refuserait l’entrée. J’arrive et il est largement passé 20:00. La séance n’a pas débutée. J’achète une place et j’entre dans la salle qui est pleine à craquer. Il ne reste que des sièges dans le fond ce que je n’apprécie guère mais je n’ai pas le choix. J’attends que les lumières s’éteignent. Elles ne s’éteignent pas. Un type entre et prend un micro. Il dit la chose suivante: «Nous avons une surprise de dernière minute. Quelque chose que nous n’avions pas prévu». Mon cœur se met à palpiter, non ce n’est pas possible…Garrel n’est quand même pas là… Le type reprend son discours: «Philippe Garrel est parmi nous ce soir et il est accompagné de Jean-Pierre Léaud». Léaud que j’avais raté le dimanche précédent lors de la présentation de La maman et la putain. Le type continue à parler. Léaud lui arrache le micro des mains et lui dit: «bon ça va à nous maintenant». Il est amoché et n’a plus rien à voir avec le Antoine Doinel de Truffaut ou le Alexandre d’Eustache. On reconnait cependant son rire unique. Il a du mal à articuler. Aurait-il fait un anévrisme? Il parle de beaucoup de choses en passant du coq à l’âne: son travail avec Garrel, sa rencontre avec Eustache, la mort des Cahiers du Cinéma «cette pépinière» comme il surnomme la revue, le génie de Tsai-Ming Liang, de Jean-Luc (Godard évidemment). Puis c’est Garrel qui prend la parole et la première phrase qu’il prononce ou du moins la première que j’entends après m’être ressaisie: «Se mettre devant une caméra c’est faire face à la mort». Puis il se met à parler d’Eustache, des désespérés, de la difficulté de vivre dans le monde d’aujourd’hui pour les gens qui ont encore une âme. Je retiens presque mes larmes.

Le film va commencer d’une minute à l’autre. Léaud s’en va mais Garrel décide de rester et d’assister à la projection. Il marche jusque dans le fond de la salle et prends la place juste derrière la mienne. Puis l’obscurité. Derrière moi, dans le noir, le maître est là. Une larme coule sur ma joue. Je sais très bien que je ne lui parlerai pas. Qu’est-ce que je pourrais bien lui dire. Je ne saurais trouver les mots. La projection se termine. Je me lève debout, lui aussi. Nos regards se croisent un bref instant puis il se dépêche de filer par l’escalier.

J’ai erré un moment sur les bords de la Seine et la nuit tombait. C’était très beau comme dans un rêve.

il y a 1 an